L'édition française à la dérive

L’obligation de résultats

 

Comme le dit André Schiffrin :"Pendant tout le XIXe siècle et l’essentiel du XXe siècle, le bénéfice moyen des maisons d’édition en Europe et aux États-Unis se situait autour de 3-4% par an [...] et ce rendement paraissait tout à fait normal." Or les grands groupes appellent des résultats à deux chiffres : 10, 15% – a fortiori les fonds de pension et les sociétés d’investissement comme Wendel (société Éditis : Laffont, Julliard, Bordas, Nathan, etc.), qui sont de pures pompes à fric, avec des actionnaires aveugles. 

Hachette vend des livres mais aussi des armes. C'est un conglomérat.

La mainmise des conglomérats sur l’édition tend donc à faire du livre une vulgaire marchandise, en contradiction avec l’esprit de la Loi Lang sur le prix unique du livre, qui est "fondée sur le refus de considérer le livre comme un produit marchand banalisé et sur la volonté d’infléchir les mécanismes du marché pour assurer la prise en compte de sa nature de bien culturel qui ne saurait être soumis aux seules exigences de rentabilité immédiate." Dieu merci, cette loi Lang

ralentit le processus de décomposition du réseau de librairies indépendantes en interdisant le discount des grandes enseignes, mais elle n’empêche pas la complaisance de l’État pour les concentrations.

L’emprise de la logique financière dans l’édition n’a rien d’étonnant, puisqu’aucun secteur n’y échappe. "La réalisation de profits est une pathologie de nos sociétés." (Noam Chomski) Aujourd’hui, dans l’édition "concentrationnaire", le personnage-clé n’est plus l’éditeur, mais le contrôleur de gestion. Les choix éditoriaux se prennent souvent en « comité éditorial », en présence des commerciaux et des financiers.

L’édition est sous haute surveillance

Les maisons d’un groupe sont sous haute surveillance comptable, rappelées à l’ordre dès que les chiffres sont mauvais. Leurs responsables sont sur un siège éjectable. Aussi se recrutent-ils de plus en plus en dehors de l’édition. Une Catherine Lucet, présidente des Éditions Nathan, est diplômée de Polytechnique et de l’École des Mines et titulaire d’un MBA (Master of Business Administration) de l’INSEAD, l’une des écoles de commerce les plus cotées au Monde.

Bien entendu, les filiales ne sont pas réduites à de simples maillons de la maison-mère, elles gardent leur personnalité, mais pour une raison qui est aussi d’ordre commercial : elles sont des "marques" et à ces marques est attachée une chalandise qu’il n’est pas question de perdre. Fayard (Hachette) ou La Découverte (Éditis) doivent continuer à servir leur clientèle de gauche altermondialiste avec des ouvrages de qualité.

Mais le contrôle des financiers tempère nécessairement leur audace éditoriale. Il ne faut pas trop s’amuser à publier des livres innovants qui ont besoin de temps pour gagner leur public, et un coup d’édition de temps en temps avec un livre bidon assure l’avenir.

L’un des effets de la concentration est donc de "moyenniser" la production éditoriale, selon l’expression du responsable des éditions Agone. L’éditeur filialisé n’est pas entièrement "plumé", mais il n’a pas toutes ses plumes. Il est en liberté surveillée.

L'édition est altérée

au double sens du mot : dénaturée et assoiffée (de fric).

 

« Les changements survenus dans l'édition française en l'espace d'une année (2003) montrent comment des cultures traditionnelles peuvent être modifiées en très peu de temps: ce qui semblait aux yeux de tous un paysage stable et bien établi a pu se trouver aisément bouleversé. Comme dans une rangée de dominos, les transformations d'une entreprise ont entraîné une série de métamorphoses qui ont fini par altérer l'espace culturel public en France. »

ANDRÉ SCHIFFRIN

(Le Contrôle de la parole - L'édition sans éditeurs, La Fabrique 2005)

Conférence d'André Schiffrin en 2009

En 2009, le mal est déjà fait, l'édition française est profondément dégradée.

Livres au pilon. Il y en a 140 millions chaque année.

140 millions de livres sont détruits chaque année.

Résultat, la médiocrité pavoise, Marc Lévy et Guillaume Musso sont les rois de la gondole, et l’on publie de plus en plus de livres marketing, à grand renfort de pub et de buzz. Le marché est envahi de livres ni fait ni à faire : en 2012, 200 par jour, 86.000 sur l’année (trois fois plus qu’en 1985), 631 millions de bouquins fabriqués, dont 140 millions qui vont au pilon. L’asphyxie et la gabegie !